16.09.2010
A la fois poète et philosophe, le photographe marseillais Gilbert Garcin déroule avec humour son petit théâtre imaginaire. Subtil et interpellant.
A la fois poète et philosophe, le photographe marseillais Gilbert Garcin déroule avec humour son petit théâtre imaginaire. Subtil et interpellant.
Un regard amusé sur la comédie humaine
Alors qu'il atteignait l'âge de la retraite, il y a environ 15 ans, Gilbert Garcin, chef d'une entreprise de luminaires, a ouvert un nouveau chapitre de sa vie. Plutôt que d'aller à la pêche ou de faire des mots croisés, il s'est installé dans son cabanon et s'est mis à raconter des histoires par le biais de l'image. Et d'où lui était venue cette soudaine envie de créer ? Il sourit, prend le temps de répondre: «Je ne sais trop, mais je pense que c'était latent. J'avais suivi un stage de montage photographique à Arles associant le bricolage à la photo et ça m'avait beaucoup plu. J'avais aussi le sentiment d'avoir un grenier de souvenirs en tête dans lequel je pouvais puiser.»
Depuis, Gilbert Garcin crée inlassablement, multipliant les croquis pour ensuite construire de petites maquettes qu'il allie à ses photographies pour développer un univers dont l'ambiance évoque à la fois la tournure d'esprit de Tati, le surréalisme de Magritte et les lumières métaphysiques de Chirico.
Dans son atelier, s'armant de sable, ficelle, bouts de bois, cailloux, cartons, colle et ciseaux, il «bricole» - comme il dit en riant - ses constructions qui servent de décors dans lesquels il se met lui-même en scène. Affublé d'un vieux pardessus, il apparaît de façon anonyme, en personnage universel, clonant son effigie pour l'installer dans de multiples paysages imaginaires, en d'étranges situations oniriques qu'il traduit en images traversées d'humour et nimbées de poésie.
Même s'il pratique parfois l'autodérision, Gilbert Garcin ne cherche pas à réaliser des autoportraits mais utilise un personnage représentant l'homme en général, donc chaque observateur. La relation avec l'autre est d'ailleurs importante pour ce photographe qui, quoique mondialement reconnu, ne cherche aucunement la notoriété mais «le partage avec celui qui regarde. J'ai besoin de cette communication.» Et si on lui demande quel est son message, il répond simplement «voilà comment je vois le monde. Sans donner de leçon. Sans pédanterie.»
Génial illusioniste, Gilbert Garcin a développé un art hors sentiers battus, hors mode, une sorte de métaphore de la comédie humaine qui nous parle du temps de vivre, d'ambition, d'orgueil, de douleur, d'espoir. Portant sur l'homme et sa destinée son regard de philosophe amusé et de poète ironique, il s'amuse à dérouler son petit théâtre qui déclenche notre rire tout en nous touchant et nous interpellant.
Françoise Gentinetta
«Mr G.», Gilbert Garcin, AD-Galerie, Genolier. Jusqu'au 9 octobre. Lu, je, ve, sa, 11h à 18h.
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30.08.2010
Photographe de l’aventure humaine
Les photographies de Gilbert Garcin nous conduisent à des territoires fantastiques : ceux de nos vies, de nos rêves et de nos illusions. Utilisant des objets réels qu’il met en scène, l’artiste nous invite au dialogue et à la réflexion sur notre condition humaine. L’humour du photographe interdit tout jugement sur nos contemporains mais le sourire nous rend complice de son regard d’une grande acuité.
Très souvent, on demande à Gilbert Garcin comment il pratique la photographie ; son procédé intrigue. Comment fait-il ? Mais, pour lui, l’essentiel n’est pas là : « En effet, ce qui est important c’est le Pourquoi. C’est difficile de répondre mais je pense, qu’avant tout, j’ai un besoin de communication. Alors qu’à un certain âge, les contacts peuvent se raréfier la photographie est, pour moi, un moyen de multiplier les contacts et d’aller à la rencontre des autres. Il y a probablement en moi un refoulé qui aurait aimé dire et décrire un certains nombre de choses. »
Gilbert Garcin nous assure que, pour commencer en art, il faudrait avoir acquis la maturité de celui qui a vécu et réfléchi sur la nature des êtres et des choses : « Les hasards de l’existence m’ont fait arriver tardivement à la photographie. Une nouvelle existence pour moi, par hasard. Mais est-ce qu’il aurait été bien de commencer la photographie à l’âge de vingt ans ? »
L’âge ne fait rien à l’affaire. L’appétit aiguisé, la manière maîtrisée par les stages aux Rencontres d’Arles, il ne s’agissait plus alors, pour Garcin, que de s’y mettre tel un jeune homme. Il a tout le temps nécessaire pour se lancer dans l’aventure et, ne s’attachant qu’à l’essentiel, l’art ne pouvait que naître.
Le génie de l’artiste est d’aller au-delà des mots. L’image parle pour lui ; elle est universelle, polyglotte et immédiate dans sa lecture. Plus que des photographies, les tableaux de Garcin sont de véritables images, de l’importance de celles d’Epinal, estampes qui célébraient, instruisaient et divertissaient. Parfois devinettes visuelles, on les admirait de génération en génération pour y découvrir, à chaque fois, de nouvelles choses. On retrouve, dans les photographies de Garcin, ce jeu populaire de l’œil et de l’esprit, accessible à tous, à la fois universel et intemporel. Ainsi, comme à la veillée, on parle de ses images, on débat, on s’en amuse mais on réfléchit aussi. Les oeuvres de Garcin invitent au dialogue: « Chaque image est l’occasion d’échanger avec les autres. Si vous regardez mes images dans lesquelles j’apparais, chacun peut tout de même s’identifier au personnage que je joue. Il n’est en aucune manière question d’autobiographie. Dans ce sens, je représente la vie des autres. »
Convoquons un conseil de famille et apparaissent André Vigneau qui, photographiant une chaussure, transforme l’objet en sujet, Horst P. Horst dans sa rigueur esthétique, Man Ray pour son trafic photographique. Pas de surprise à voir arriver dans l’instant ceux du cinéma : Georges Mélies pour ses trucages fantastiques, Chaplin pris dans l’engrenage des Temps modernes, Hitchcock et ses apparitions à la sauvette, Tati et sa silhouette immuable. Et la peinture aussi. Magritte et ses tableaux au-delà du réel : « J’aurais aimé connaître André Breton. Pour certains, le surréalisme est, l’une des facettes de mon travail. J’ai été soumis à une multitude d’influences et le surréalisme est peut-être un élément de mon travail. Mais je ne me définis pas comme cela ». N’oublions pas dans ces cousinages : Max Ernst pour la poésie de ses collages, Caspar David Friedrich et son homme devant la mer. Tant d’autres, encore, dans les photographies de Garcin : conservatoire d’un musée fantastique, miroir de l’esprit, mémorial de l’humanité, procès verbal des images commises dans le temps et qui ont réveillé nos âmes assoupies.
Chaque photographie de Garcin commence par une idée, attrapée au vol en une seconde mais longuement mûrie par 80 ans de vie auxquelles s’additionnent 55 années de mariage avec Monique. Puis, c’est le temps du « bricolage » à l’égal de celui des studios hollywoodiens. Par l’installation des éléments sur une table, le « maquettiste » fait des miracles. La silhouette de son personnage prend place tel un acteur sur le plateau du tournage. Les deux projecteurs allumés, la séance peut commencer. Alors, il photographie et se promène dans le champ de ses pensées manipulant les objets-symboles. La magie opère. Exigeant sur le fond et dans la forme, le photographe ne gardera qu’une seule image. L’idée révélée au regard des autres, l’œuvre est née. La silhouette de l’objet/sujet Garcin a pénétré l’image avec sa complice de toujours Monique. Mais ils ne sont ni Gilbert, ni Monique. Ils sont acteurs de situation, figurants de l’illusion. Ils nous représentent : observateur, acteur, victime ou maître du monde se confrontant au temps et aux choses. Déclencheur de conscience, jongleur d’idée, amuseur spirituel, Garcin projette ainsi le spectateur dans l’image, au coeur d’un véritable spectacle philosophique accessible à tous.
Il pourrait utiliser d’autres moyens techniques, d’autres procédés visuels, plus virtuels, électroniques et informatiques. Mais il préfère se confronter au réel : « Il y a une différence fondamentale entre les images de synthèse informatique et celles que je fais. Dans mes images, tout est réel. Il n’y a rien d’inventé. Quand on voit une matière ou un objet, il s’agit bien de réalité et les ombres sont bien réelles. »
Cet art est multiple car, partant d’une installation sur la table, il nous emmène en poésie vers l’étonnante réalité, voire cruauté, de notre condition. L’artiste s’offre jusqu’à s’oublier lui-même, ne voulant jouer à l’autoportrait, à l’auto consécration. Le personnage n’est que l’objet-support, matériau à notre image. Cela tient de la performance tant pour l’implication de l’auteur que pour le résultat obtenu. Ce jeu de l’artiste est total et le « Je » apparent figure l’humanité dans son entier.
Une image apparaît et la lumière nait en nos esprits. L’ancien marchand de luminaires ne pouvait imaginer un tel succès : tant de livres publiés et d’expositions internationales. Il feint de s’en étonner mais l’homme devait savoir ; on ne part pas sur un tel chemin sans viser un horizon large de grandes perspectives.
Les photographies de Garcin éveillent nos âmes avec subtilité et parfois humour. Garcin n’est pas un directeur de conscience et n’accuse personne de nos tourments. Il intervient avec élégance distanciée et empathie bienveillante. Le jeu de l’esprit s’avère être aussi un divertissement ultime, nous rappelant la phrase de Beaumarchais : « On doit s’amuser de tant de choses de crainte de devoir en pleurer ».
Août 2010
21:56 Publié dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ad-galerie, gilbert garcin, mister g, photo, photographie, fine art, suisse
14.05.2010
Louis Stettner - "Liberté d'expression"
Pour Louis Stettner, le photographe contemporain est à 98% quelqu’un qui se montre habile, inventif et spectaculaire mais sa proposition reste une sorte de divertissement décoratif. Cela n’a rien à voir avec l’Art dont la seule raison d’être est de toucher l’âme humaine : « L’art n’est pas un divertissement. Tout mon travail va à l’encontre de l’industrialisation et de la déshumanisation de nos sociétés ».
L’émotion, conjuguée à l’originalité de la composition, constitue le dénominateur commun de toutes ses œuvres. Mais ne lui collons pas d’étiquette ; il les refuse : « Suis-je un artiste humaniste ? Je ne sais pas mais Rembrandt était humaniste. Aujourd’hui, très peu de photographes en défendent les valeurs ».
Louis Stettner a mis longtemps pour venir à la couleur. Mais c’est devenu un élément important de ses images qu’il traite comme en noir et blanc. Les couleurs rayonnent, éclatent. N’avions-nous pas déjà découvert de la couleur dans ses noirs et blancs? « La couleur fait partie de la photographie. Elle peut souvent être plus qu’un simple aimant vers le réel, devenant pure expression de l’émotion et de l’instant. Il n’y a pas d’image en noir et blanc que j’aurais aimé faire en couleur ».
Stettner se fera-t-il des ennemis, passera-t-il pour démodé auprès de certains en rejetant le numérique? Je ne crois pas car il différencie le support de création argentique et le moyen de reproduction numérique. Comme pour une peinture de Rembrandt avec l’œuvre originale et sa reproduction. Différence qu’il évoque en distinguant le vrai du faux : « Tout cela n’est guère visible mais ce n’est pas la même chose ; le digital n’a pas sa propre esthétique et reste une imitation de la photographie basée sur les sels d’argent ».
La photographie est un art dans lequel beaucoup d’éléments interviennent : l’intérêt du sujet, la qualité esthétique mais aussi la qualité technique de la pellicule, du papier sensible,… Et tout cela contribue à la réussite artistique. Aujourd’hui il est devenu presqu’impossible de réussir du beau noir et blanc car la qualité technique des supports a considérablement baissé. Stettner craint que, dans dix ans, ces matériaux traditionnels disparaissent : « Ce fut un miracle, durant ces quelques décennies, d’avoir pu bénéficier de bons appareils et de bonnes fournitures. Je continue de réaliser mes propres tirages argentiques en laboratoire ce qui en étonne beaucoup. Je trouve cela tout à fait normal et y prends un grand plaisir. C’est formidable d’être dans le noir. Rien de mauvais ne peut vous arriver dans une chambre noire ».
C’est une aventure pour lui, à chaque fois renouvelée, quand il sort avec un appareil : « Tout à coup, en dix secondes, on peut toucher l’éternité. Et ces miracles arrivent parfois. Avec l’âge tout devient de plus en plus excitant. En photographie, les œuvres continuent de vivre après leur auteur et c’est très réconfortant ».
Il s’étonne aussi de sa notoriété et de la reconnaissance de son œuvre qu’il continue de construire chaque jour. « C’est peut-être un genre de folie mais je garde toujours une passion très vive. Je ne sais pas pourquoi je fais les choses, elles arrivent c’est tout. Je ne cherche pas à être très clair dans ma démarche. ».
Tous les regards sondés par l’objectif de son appareil témoignent d’un monde terrible. La cicatrice des visages et des âmes confirme que tout cela n’a aucun sens. « Tant de misères et tant de souffrances ! Mais il faut garder l’espoir qu’un jour l’humanité pourra résoudre ses conflits et arrêter les horreurs inutiles ». Il considère que c’est aussi le rôle d’un artiste de lutter pour renforcer l’humanité. Il refuse le désespoir et avoue rester éternellement optimiste car il y a tout de même des progrès pour la condition humaine : « Si nous sommes mieux soignés médicalement, si l’espérance de vie augmente, c’est bien. Mais on vit tout de même dans un monde de consommation perpétuelle où les objets deviennent plus importants que les gens ».
La prochaine photographie qu’il fera ? Il ne sait pas car cela dépend des hasards de la vie. Il restera tel qu’il est, fidèle à ses convictions. « Je crois avoir été courageux bien qu’ayant connu d’intenses moments de peur. J’ai essayé de faire de mon mieux et c’est ma plus grande satisfaction. J’ai la possibilité d’être toujours actif. Je continue de vivre à paris et d’aller à New York, trois ou quatre fois par an. Cette ville me fascine toujours autant, bien que les lieux de vie authentiques disparaissent peu à peu ».
Pour Louis Stettner, La photographie est un moyen de chercher la vie dans la vie. Il croit avoir trouvé, modestement, quelques petites choses dans ce domaine. Une galerie de New York lui a envoyé un petit globe terrestre comme cadeau avec ce mot : « Vous avez fait du monde un bel endroit ». Et cela l’a beaucoup encouragé. Mais il ignore encore beaucoup de la valeur de ses images. Il nous offre son regard sur la vie et les gens. Sait-il que nous n’existons que par le regard que nous portent les autres ? Louis Stettner nous regarde et nous sommes vivants.
Olivier Delhoume - Mai 2010
Louis Stettner au Château de Nyon « Sophisme, photographies, 1990-1999 » (30 mai au 4 juillet 2010) En parallèle avec l’exposition consacrée à Louis Stettner « Liberté d’expression » par l’AD-Galerie, à Genolier (29 mai au 10 juillet 2010)
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